#22 – Dangerous Acquaintances – Marianne Faithfull

Il y a des albums qui caressent l’oreille, et d’autres qui vous regardent droit dans les yeux avec un demi-sourire un peu fatigué, un peu ironique. Dangerous Acquaintances fait clairement partie de la deuxième catégorie. Sorti en 1981, cet album voit Marianne Faithfull poursuivre sa mue entamée à la fin des années 70 : adieu l’icône pop sixties, bonjour la prêtresse grave et cabossée d’un rock arty, froid en surface, brûlant dessous.

Ce n’est pas un disque qui cherche à séduire. C’est un disque qui raconte des choses — parfois avec élégance, parfois avec une clope imaginaire au coin des lèvres.


Une survivante en territoire new wave

En 1981, Marianne Faithfull n’est plus la jeune muse londonienne des swinging sixties. Après des années marquées par les excès, la marginalité et une descente très médiatisée, elle a signé un retour artistique spectaculaire avec Broken English (1979). Ce disque, nerveux et moderne, l’a replacée au centre du paysage musical, mais dans un rôle totalement différent : celui d’une artiste sombre, lucide, presque dangereusement honnête.

Dangerous Acquaintances arrive donc dans la foulée. Le public et la critique sont encore sous le choc de sa renaissance. L’attente est forte : va-t-elle confirmer ce virage new wave/post-punk élégant et un peu glacial ?

Côté production, on reste dans un son très ancré dans son époque : claviers anguleux, guitares tendues, rythmiques sèches. On est loin du folk orchestral de ses débuts. Ici, Londres sonne gris, urbain, et un peu insomniaque. Faithfull, elle, semble observer ce décor avec la distance d’une femme qui a déjà tout vu… et qui n’est plus très impressionnable.

L’accueil ? Respectueux, parfois partagé. Beaucoup saluent la cohérence artistique et la continuité avec Broken English, même si certains trouvent l’album moins immédiatement percutant. Disons que c’est le genre de disque qui ne fait pas de grands gestes — il installe une ambiance et vous laisse vous débrouiller avec.


Tension feutrée et élégance blessée

Musicalement, Dangerous Acquaintances se promène entre new wave sophistiquée, rock arty et une forme de pop très stylisée. Les guitares sont souvent sèches, presque nerveuses, les basses rondes mais discrètes, et les claviers apportent cette touche légèrement froide, presque cinématographique. Les rythmes sont généralement mid-tempo, avec cette pulsation un peu raide typique du début des années 80 — ça ne groove pas, ça avance avec détermination.

La vraie colonne vertébrale du disque, évidemment, c’est la voix de Marianne Faithfull. Grave, éraillée, marquée par la vie, elle transforme chaque phrase en confession un peu ironique. Elle ne “chante” pas toujours au sens classique : elle raconte, elle murmure, elle lâche des phrases comme des vérités qu’on n’a pas demandées mais qu’on est obligé d’écouter. C’est une voix qui a vécu — et elle ne s’en excuse pas.

Les émotions naviguent entre désillusion, lucidité et une forme d’humour noir discret. Il y a de la distance, mais jamais de froideur totale. On sent une vulnérabilité qui affleure sous la carapace. C’est un album de nuit, de chambres d’hôtel, de rues humides sous les néons. Pas vraiment la bande-son idéale pour un barbecue d’été — sauf si vos invités aiment débattre d’existentialisme en silence.

Les influences post-punk et new wave sont claires, mais Faithfull y injecte quelque chose de très personnel : une maturité rare dans un paysage souvent dominé par l’énergie juvénile. Là où d’autres crient, elle observe. Là où d’autres se révoltent, elle constate — et ça peut être encore plus percutant.


La confirmation d’une métamorphose

Dangerous Acquaintances n’est peut-être pas l’album le plus célèbre de Marianne Faithfull, ni le plus immédiatement accrocheur. Mais c’est une pièce importante de son parcours : la confirmation qu’elle n’est plus une figure du passé, mais une artiste pleinement ancrée dans son époque, capable d’habiter les sons modernes avec une personnalité unique.

C’est un disque de caractère, un peu austère, souvent élégant, toujours sincère. Il ne cherche pas à plaire à tout le monde — et c’est précisément ce qui le rend attachant. Comme certaines rencontres dangereuses : on sait que ça ne sera pas simple… mais on y revient quand même.

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